Cette interview était une interview écrite entre  Clayton (Clay) McKee et Mich Beyer (Mich) en français. Si vous voulez écouter l’interview en anglais, cliquez ici

Clay: Présentez-vous.

Mich:

  • Bonjour ! Je m’appelle Mich (Michèle) Beyer et j’ai 74 ans. Je suis née à Douarnenez et j’y vis actuellement après avoir vécu ici et là (Paris, Quimper, Rennes, Botmeur dans les Monts d’Arrée…). J’ai fait mes études universitaires à Paris (Lettres classiques et Lettres modernes).J’ai exercé pas mal de métiers purement alimentaires et précaires, mais j’ai surtout été enseignante pendant 8 ans dans des écoles maternelles et primaires Diwan, le réseau des écoles bretonnes en immersion linguistique, et puis ensuite pendant une vingtaine d’années j’ai été formatrice pour adultes avec diverses structures d’apprentissage du breton (Stummdi, Roudour, Kelenn).

Clay: Qu’est-ce que c’est votre relation avec le breton ? Est-ce que vous avez parlé le breton à la maison quand vous étiez jeune ? Avez-vous pris les cours à l’école ? 

Mich: Je suis d’une famille issue de régions différentes, père d’Alsace et Flandres françaises, mère bretonne. J’ai beaucoup entendu le breton quand j’étais enfant, par ma mère, une partie de la famille et nos voisins proches, mais cela s’est arrêté quand je suis allée à l’école primaire (en région parisienne). Le breton me manquait et j’ai commencé à l’étudier à l’adolescence, par correspondance d’abord, et puis plus tard à mon retour au pays, en cours du soir, en stages immersifs et avec des amis brittophones de naissance.

Clay: Qu’est-ce que c’est la situation du breton en Bretagne aujourd’hui ? En France ? 

Mich: Question complexe ! On évalue le nombre de locuteurs à environ 280 000, avec une disparition rapide des « anciens » dont la grande majorité parlaient mais ne savaient ni lire ni écrire leur langue puisque elle était interdite à l’école, mais d’un autre côté, depuis la naissance des écoles immersives Diwan en 1977, puis des filières bilingues publiques et privées, ainsi que la multiplication des organismes de formation pour adultes qui proposent des formations longues (6/9 mois) la situation change. La plupart des nouveaux locuteurs sont issus de milieux urbains, ils sont beaucoup plus jeunes. Par ailleurs depuis une vingtaine d’années le breton est devenu source d’emplois (enseignement, animation socio-culturelle, médias, cinéma, informatique…). Je n’ai pas de chiffres en tête mais je pense que l’image du breton a beaucoup changé. Un des signes de cette plus grande visibilité est sa présence dans les signalisations routières ou en ville et dans certaines administrations, ou son utilisation par bon nombre d’entreprises au moins en termes publicitaires. Plus de visibilité donc, mais on est toujours en situation de grande précarité. Par ailleurs l’État français fait tout ce qu’il peut pour freiner et entraver ce progrès. Le dogme officiel de la langue française « langue de la république » et le centralisme forcené font des ravages !

Clay: Racontez un peu de votre carrière en tant qu’écrivain. Combien de livres est-ce que vous avez publié ? Vous écrivez qu’en breton ou écrivez-vous en français aussi ? Est-ce qu’il y a des thèmes qui vous attirent ou est-ce que vous écrivez avec l’inspiration du moment ? 

Mich: J’ai commencé à écrire quand j’étais institutrice parce que nous manquions cruellement de livres pour les enfants. J’ai alors écrit 3 romans et un recueil de nouvelles pour enfants/jeunes ados. Puis j’ai arrêté faute de temps, et j’ai repris l’écriture au début des années 2000, mais pour les adultes cette fois. Planedenn paotr e bluenn est le 13ème édité. Je n’écris qu’en breton.

L’inspiration, c’est difficile à définir, c’est varié, il y a beaucoup de choses qui tiennent aux relations sociales entre les individus, y compris dans la violence, aujourd’hui ou à des époques anciennes (Moyen-äge, 17ème siècle…), à la relation etre l’art, l’individu et la société. Parfois c’est une personne particulière qui m’inspire, mais c’est seulement un point de départ ! Parmi mes livres il y a 3 polars, parce que c’est un genre littéraire que j’adore, et parce qu’entre 2 livres « sérieux » c’est un vrai délassement.

Clay: En 2022, vous avez publié le livre Planedenn paotre bluenn et nous sommes trop contents d’inclure un extrait dans notre 24ième numéro de la revue. Est-ce que vous pouvez nous donner un petit résumé du livre ? 

Mich: Des fois je me dis que c’est plus facile d’écrire un roman que de le résumer ! Celui-ci est l’histoire, très partielle, d’un jeune homme vivant à une époque difficile, entre la guerre et la maladie.

Clay: Pourquoi est-ce que vous avez décidé d’écrire une histoire en 1920 et pourquoi un concentration sur le besoin de guérir physiquement et psychologiquement ? 

    Mich: Le personnage pricipal m’a été inspiré par un grand-oncle dont j’étais très proche, qui avait justement la vingtaine au début de la guerre de 14/18 et qui a connu aussi la tuberculose…avant de mourir quasiment centenaire ! Mais ce n’est pas du tout une biographie, j’ai beaucoup joué avec sa vraie vie ! J’ai eu envie d’écrire cette histoire parce que j’y voyais beaucoup de similitudes avec les inquiétudes de la jeunesse d’aujourd’hui (pandémie, risques de guerre généralisée…), les envies de changer le monde et les espérances bloquées.

    Clay: Le choix de langue pour une publication est très important—il y a beaucoup d’écrivains et théoriciens, en particulier en Afrique, qui se demandent si c’est mieux de publier dans une langue de la colonisation pour avec un public plus grand ou dans une langue native du coins pour parler à un public local. Pourquoi est-ce que vous avez choisi le breton ? Qu’est-ce que le breton fait pour vous (ou pour la Bretagne) dans la publication ?

    Mich: Je ne me suis jamais posé la question du choix de langues. Le breton est la langue que j’ai choisie, pour ma vie familiale, professionnelle et de militante associative. Je vis dans un pays dont la langue est très malmenée par l’État centraliste, on a besoin de livres dans notre langue, les jeunes en ont besoin. Les lecteurs francophones ont largement de quoi, pas besoin d’en rajouter. Les lecteurs brittophones, même s’ils ont minoritaires, eux sont en manque. On a besoin de nouveaux écrivains aussi, et c’est important de montrer la voie, de montrer que c’est possible de créer dans notre langue. Mais ce que je dis pour la littérature est vrai aussi pour le cinéma, le théâtre, la musique sous ses aspects divers (rock, slam, rap, traditionnel…), et tous les médias.

    Clay: Est-ce qu’il y a des ressources où on peut soutenir la culture et la langue bretonnes ? Est-ce que vous pouvez nous dire des livres, des sites ou des associations qui peuvent être utils pour apprendre la langue bretonne ? 

    Mich: Il y a plusieurs structures associatives qui offrent des formations longues. En voici 3 :

    https://www.mervent.bzh/qui-sommesnous-₃

    https://stumdi.bzh/presentation/

    https://skolanemsav.bzh/apprendre-le-breton/

    Mais il y a aussi des cursus universitaires complets, jusqu’au doctorat, à Rennes notamment, ainsi que des formations professionnelles aux métiers de l’enseignement. Et également, pour ceux qui ont acquis un niveau suffisant pour vivre au quotidien en breton il y a un stage immersif chaque été, où l’on peut venir en famille pendant 1 ou 2 semaines : https://www.keav.bzh/

    En réalité il y a tellement de possibilités que c’est difficile d’en dresser la liste !

    Clay: Qu’est-ce que sont vos projets à venir ?

    Mich: Pas vraiment de projets d’écriture. Mais je traduis aussi beaucoup. J’ai traduit du français La maison du peuple de Louis Guilloux, Un recteur de l’Île de Sein d’Henri Queffelec, Les empires de la lune de Savinien Cyrano de Bergerac (science-fiction politique du 17ème siècle), et actuellement je collabore avec une amie traductrice islandaise sur la traduction de la trilogie de Jon Kalman Stefansson. Je fais aussi assez régulièrement des traductions plus « fonctionnelles » pour des expositions, des associations, divers projets d’enquêtes participatives sur le patrimoine local. Je participe aussi à une commission « traduction littéraire » sous l’égide du Conseil régional et de l’OPLB (office publique de la langue bretonne) qui aide financièrement les éditeurs et traducteurs pour la traduction d’oeuvres importantes de la littérature mondiale.

       

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